Pourquoi m'est-il si difficile de lui dire je t'aime ? Peut-être que dans mon éducation, ces choses là ne se disaient pas ?
Maman, tu viens d'avoir 83 ans ! Tu es en bonne santé, tu es encore très active. Tu tricotes encore pour tes arrières petits-enfants et pour ceux qui sont à naître, en prévision. Tu cuisines, tu fais toujours d'excellentes pizzas et tes fameux gâteaux siciliens, fourrés aux figues, aux amandes et à la cannelle, ou bien ceux à la ricotta. Tu aimes faire plaisir à ton entourage, tu donnes sans compter. En bonne mère, grand-mère, arrière grand-mère, tu te soucies du confort de tes proches et de leur avenir. Alors, pourquoi cette barrière entre nous qui nous empêche de communiquer et d'échanger comme avant ? Lorsque que nous restons quelques jours sans nous voir, tu me manques. Et lorsque nous sommes ensemble, je perds patience. Est-ce que le fait d'avoir des appareils pour l'audition, que tu as mis beaucoup de temps à accepter, t'empêche de m'écouter ? Bien sûr, je suis ta fille, mais je suis également une mère ! Serais-je meilleure mère que fille ?
Autant que mes souvenirs me le permettent, je me rappelle d'une mère aimante, toujours prête à nous faire plaisir, à moi, comme à tes 5 autres enfants. Malheureusement, ton aîné s'en est allé, il y a bientôt 4 ans, et ce fût pour nous tous un sacré coup dur, mais encore plus pour toi, car comme tu le dis, ce n'était pas son tour et pas dans l'ordre des choses ! Souvent, très souvent, quand nous sommes ensemble, nous parlons. Etant 2 femmes seules, toi veuve depuis l'âge de 52 ans et moi divorcée depuis l'âge de 42 ans, nous en avons des "trucs de femmes" à raconter. Mais depuis quelques années, nos conversations ont viré plus au monologue, qu'à un échange léger entre nous. En tant que fille, je t'écoute, mais il me pèse de t'entendre souvent te lamenter sur ta santé, sur les travers de tes enfants et petits-enfants. J'aimerais tellement que nos échanges soient toujours aussi légers que par le passé ! Retrouver un peu l'insouciance de la jeunesse. Mais non, même si je vois que, de ton côté, tu fais d'énormes efforts pour y arriver. Moi, du mien, je n'y arrives pas toujours. J'ai beau me dire que tu as 83 ans, qu'il faut que je sois patiente, aimante, car la vie n'est pas éternelle, je perds souvent pied au bout de quelques heures passées ensemble. Je m'énerve, je te "houspille", je frise carrément l'insolence de l'adolescence. Et puis, à ton départ, je culpabilise. Est-ce le refus d'accepter que tu vieillisses, qu'un jour tu vas nous abandonner à ton tour ?
Pour toutes ces raisons, aujourd'hui, maman, je te le dis et le crie du fond de mon coeur : JE T'AIME ! ! !